IMPRESSION DE LECTURE SUR L’OUVRAGE :
Baie des Tigres de Pedro Rosa Mendes
traduit du portugais par Jacques Thiériot, Paris, Métaillié suites, 2004.
Un titre énigmatique qui nous renvoie à un lieu géographique où les fauves semblent régner en maîtres. C'est quelque part en Afrique, plus exactement en Angola. C'est une île au large, un lieu paradisiaque semble-t-il, mais c'est plutôt d'un enfer que nous parle Pedro Rosa Mendes.
En 1997, ce jeune journaliste a entrepris une mission difficile : traverser l'Afrique, depuis l'Angola jusqu'au Mozambique, à pied ou en stop. C'est une équipée dont les voyageurs portugais de la Renaissance avait rêvé et qui ne fut réalisée qu'au XIXe siècle. Rosa Mendes retira de ce voyage un écrit en mosaïque, comme ces éclats de mines qui parsèment le sol africain. Le lecteur y croise les échos désabusés ou ironiques des explorateurs anciens, des bribes de poésie, les visages sereins ou hallucinés de gens venus de bien des coins du monde se "construire une ferme en Afrique", des anciens colons, soldats, administrateurs, mercenaires, marchands, Européens, Latino-américains, Africains… mais encore les réfugiés, les déplacés, les enfants qui naissent, les femmes et les hommes qui essaient simplement de vivre là où ils ont vu le jour.
La petite carte qui ouvre le livre situe d'emblée l'itinéraire effectué à grand peine mais le territoire est bien plus un flux affectif plus que géographique. Rosa Mendes dit bien qu'on ne traverse pas une frontière : on l'habite. D'où l'absence de parcours linéaire et chronologique, d'où cette traversée de vies humaines comme autant de paysages. D'où ce jeu, souvent parodique, avec les formes classiques du récit de voyage, sans cesse à la lisière de la fiction ou de l'autofiction : journaux d'explorateurs, mémoires d'ethnologues, roman et cinéma d'aventure, documentaire géographique, écrivains voyageurs…
Dans ces terres encore incertaines et ravagées par les effets de la colonisation, par les guerres qui suivirent la décolonisation et par la prédation à jamais actuelle, dans ce chaos restitué par une parole plus poétique que journalistique, des hommes, des femmes, des vieillards, des enfants et des adolescents essaient de trouver du sens dans ce qui apparaît comme humanité fantomatique et éclat d'absurde. La puissance de Baie des Tigres naît justement de la mosaïque de portraits, d'images, de sons et de mémoires qui surgissent au fil et au hasard des rencontres. Le lecteur devient alors compagnon de voyage et est transporté au bord de ces bouches. Elles racontent, témoignent, avouent, fanfaronnent, rient, pleurent, chantent, hurlent ou vont vers le silence… Elles racontent les guerres, la peur, les errances, les combats, la faim, la beauté, les rencontres belles ou ordurières, la violence, la souffrance, la désolation et la résistance. Elles racontent en somme l'existence. L'oeil en vient alors à écouter. Il n'y a pas de leçon de géographie, de politique, d'histoire… et il y a tout cela à la fois dans des bribes de vies touchées comme des pierres ou des joyaux à l'état brut, sans effet pathétique ni moraliste.
Baie des Tigres est une traversée de pays en guerre extérieure et intime, des pays comme des hommes. Dans une traversée, ce n'est pas l'espace qui compte. Ce qui importe c'est le temps, et ce temps est intensité. En définitive, cet ouvrage nous amène à nous interroger sur ce temps de guerre, déclarée ou larvée, sans cesse renaissant, et sur la part d'humanité qui reste, ou résiste encore, en nous.
Ilda Mendes dos Santos